22.08.2009
“Eduqué”

Ce participe passé est un des mots dont l’usage ici réserve le plus de surprises. Il renvoie au substantif “éducation”, dont les deux principales acceptions sont synonymes pour l’une d’“instruction” (l’ancien nom du Ministère de l’Education nationale en France était “Ministère de l’Instruction publique”) et pour l’autre de “politesse” (“éducation” voulant alors dire “bonne éducation”). Pour un “Français de France”, lorsqu’il entend dire d’une personne qu’elle est “éduquée”, ça ne peut guère vouloir dire que deux choses: que cette personne est instruite et/ou polie.
(Déjà, c’est en soi un usage un peu exotique, presque un anglicisme: en France, on emploie très rarement ce participe comme adjectif.)
Mais très vite, on se rend compte que ce n’est pas vraiment le cas. J’en ai encore eu la démonstration avant-hier. J’étais invité à un déjeuner à la même table qu’une “personnalité” locale, dont on m’avait dit “Ah, vous avez de la chance, vous verrez: c’est un homme éduqué.” Un homme poli? Le voilà qui consulte un SMS alors que quelqu’un est en train de lui adresser la parole, puis qui allume un cigare à la fin du repas sans demander à ses hôtes si la fumée les dérange. Un homme instruit? Le bonhomme appelle le Requiem de Mozart “un opéra” et appelle la République tchèque (ou la Pologne) une “ancienne république soviétique”…
Le lendemain (hier, donc), je dis à cet ami qui me l’avait présenté comme “ un homme éduqué” que le quidam me paraît être tout sauf “éduqué”. Réponse: “Comment? Mais il sort de *** [ici, le nom d’une école privée très chère et très réputée localement qui prépare au baccalauréat français ou “international”.] Il parle couramment le français et l’anglais…” Et c’est vrai qu’il s’exprime au moins dans un français de conversation correct.
Voilà ce que veut dire “éduqué”, ici: être sorti d’une boîte privée très cotée et parler français. Si c’est le cas, on dira que vous êtes “éduqué”, même si vous êtes un gros rustre inculte.
(Illustration: Gilles Aillaud, Les Singes, 1976)
00:05 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : humeur, langage, idées reçues
21.08.2009
“Whose Name Was Writ in the Water”

Retour hier de ce court voyage. Flemme de défaire les valises, fatigue du trajet de retour, je décide d’aller à la plage plutôt que de rester dans l’appartement.
Les yeux déjà un peu usés par le sommeil, je fixe un peu trop longtemps le soleil sur la mer. Aveuglement. Je ferme les yeux. Sur le fond blanc de la paupière, les derniers mouvements vus à la surface de l’eau ressurgissent, mais dans des teintes de vieux films en relief, vert foncé phosphorescent et rouge violacé.
Ça me fait penser à ce tableau de De Kooning, vu à New York il y a quelques années. Qui s’intitule, justement, Whose Name Was Writ in the Water.
Quand le titre me revient, il s’accompagne d’une sorte d’impression de “déjà-vu”. De “déjà-ressenti”. Comme si une autre fois, il y a longtemps, et c’était aussi, alors, sur l’autre versant de l’été, l’idée d’un nom “écrit sur l’eau” donc voué à l’oubli m’avait frappé: la fin d’un amour de vacances quand j’étais adolescent?
Ou alors… On dit que la fatigue donne souvent l’impression d’avoir déjà vécu l’instant présent. Ce serait ça peut-être?
(Illustration: Willem De Kooning, Whose Name Was Writ in the Water, 1973)
23:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fatigue, oculaire, mer, associations d’idées
16.08.2009
Saveurs

Je poste ceci en voyage dans un pays voisin de celui où je vis. A part une sensible différence de richesse et de développement, les deux partagent en fait un fond culturel très largement commun. La cuisine est la même, du moins au premier abord. Les plats que l’on dépose sur votre table de part et d’autre de la frontière semblent les mêmes, ainsi que l’ordre dans lequel on vous les présente.
En fait, la différence se révèle lorsque vous commencez à goûter les plats. Les produits (en fait les fruits et les légumes méditerranéens, l’huile d’olive, une dominante de volaille et d’ovins dans les viandes) sont semblables. Les types de cuisson aussi. Mais l’assaisonnement est sensiblement différent. Plus relevé, plus complexe aussi. On découvre ici certaines épices rarement employées là-bas, dont une qui se rapproche du cumin. Le thym n’est pas le même, ici il a un léger goût de fumé. On déglace ici l’huile de cuisson avec un vinaigre qui ressemble un peu à un balsamique, là-bas presque toujours au citron. Le jus de citron lui-même a un autre goût, presque un arrière-goût confit. Les légumes et les fruits eux-mêmes semblent avoir des goûts moins stéréotypés, plus complexes ici que là-bas. (Et cela même si on compare une gargote d’ici et un grand restaurant de là-bas.)
Bref, on a bizarrement, dans ce pays-ci, plus pauvre, l’impression de manger une cuisine plus raffinée. De découvrir, ici, dans des restaurants très simples des saveurs qui feraient davantage penser aux genres de combinaisons recherchées des grands chefs français. Alors que là-bas, les saveurs semblent plus basiques, plus stéréotypées (le citron est acide, point).
Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être une différence de produits due à de légères différences de terroirs (sols, climats pas tout à fait semblables).
Mais je me demande aussi si ce n’est pas dû justement à cette différence de richesse et de développement. Peut-être qu’ici le goût a moins été soumis aux standards du goût occidental par l’invasion des multinationales de l’agroalimentaire (pas de fast-foods ici, à foison là-bas). Moins formaté par l’industrialisation de la production agricole et par l’uniformisation de la grande distribution alimentaire.
(Illustration: Miquel Barceló, Des citrons coupés, 1996)
23:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cuisine, goûts, différences culturelles
























